En direct de la recherche

La rubrique "En direct de la recherche", en partenariat avec le quotidien "Les Echos", présente des articles courts rendant accessible à un public large un travail de recherche académique récent.
L'objectif est de contribuer ainsi d'une manière originale aux débats économiques, et de mettre en perspective le point de vue d'économistes sur une question d'actualité.

Voir les contributions précédentes

Pour proposer un article :
Responsable de la rubrique pour Les Echos : Jean-Marc Vittori
Responsable pour l'AFSE: Karine Van der Straeten

Zone euro : des pays qui s’éloignent les uns des autres ?

 

Par Delphine Irac et Jimmy Lopez *

La crise économique a mis en lumière les divergences structurelles des pays de la zone euro, surtout dans son deuxième acte ayant trait aux dettes souveraines. Avec les fortes incertitudes sur les perspectives de croissance, le diagnostic sur la croissance potentielle des économies et sur les réformes et les investissements à même de l’augmenter constitue un enjeu crucial. De même, une évaluation de la soutenabilité de long terme des dettes publiques et sociales ne peut faire l’économie d’une analyse de variables aussi essentielles que les ratios de dépendance démographique, les taux d’emploi, la proportion du chômage de long terme, etc. Tout regard prospectif porté sur la compétitivité doit englober une analyse des dépenses de R&D et des rigidités sur les marchés des biens et du travail.

Il est bien établi qu’à sa genèse, l’union économique et monétaire ne satisfaisait pas les caractéristiques d’une zone monétaire optimale, c’est-à-dire d’une zone géographique où la main d’œuvre est suffisamment mobile et les caractéristiques structurelles suffisamment uniformes pour qu’il soit bénéfique d’établir une monnaie unique, selon la conception théorique de Robert Mundell. Pour autant, dans les années 2000, on pouvait penser que les structures des pays de la zone euro se rapprocheraient spontanément, dans un contexte de plus grande transparence des prix permise par la monnaie unique. De plus, à en juger par leur rhétorique politique, les pays européens, volontaristes, ont longtemps semblé avoir foi en leurs grandes stratégies de croissance, comme en atteste l’agenda de Lisbonne suivi de la stratégie Europe 2020.

Qu’en est-il de cette homogénéisation de la zone euro que l’on pouvait escompter durant la douzaine d’années qui a précédé la crise ? Pour mesurer cette convergence/divergence, il est possible de dresser un tableau de distances des pays de la zone euro, à la manière d’un atlas routier, en sélectionnant une quinzaine d’indicateurs structurels dont l’impact sur la trajectoire de long terme d’une économie est incontestable. Outre les variables sur les thèmes déjà mentionnés, ayant trait à la mobilisation de la main d’œuvre ou à l’économie de la connaissance (brevets, éducation), on inclut des indicateurs subjectifs tirés de questionnaires adressés à des chefs d’entreprise sur la taille du secteur informel, le degré de corruption et la qualité de la justice. Certes, ces indicateurs ne sont pas liés uniquement à la réalité des institutions, car ils peuvent être affectés par une sinistrose ambiante ou une confiance érodée par la mauvaise conjoncture. Pour autant, ils sont une source d’information précieuse sur les incitations à démarrer une activité économique et la qualité perçue des institutions. A l’aide de ce tableau des distances, certains algorithmes, dit d’agglomération hiérarchique, permettent de construire des groupes de pays. Ces algorithmes informent aussi sur une partition optimale des pays : celle qui aboutit à des groupes à la fois relativement homogènes et distants entre eux.

De cet exercice statistique, réalisé en 1995 et 2007 sur les 12 membres historiques de la zone euro, émergent deux groupes de pays: des pays du sud (Espagne, Grèce, Italie et Portugal) et un groupe des pays du nord (Allemagne, Autriche, Belgique, France, Irlande, Luxembourg, Pays-Bas, Finlande). Cette partition est sans ambiguïté statistique : elle est préservée si l’on supprime tel ou tel indicateur et la disparité au sein de chaque groupe est bien inférieure à la disparité entre eux. Les pays du sud ont un chômage plus élevé, des emplois temporaires plus nombreux, des taux d’emploi des femmes et des jeunes plus faibles doublés d’une population plus vieillissante (l’exception au nord étant l’Allemagne dont la situation démographique est proche de de celle de l’Italie).
Ces faits sont saillants en 2007 autant qu’en 1995, d’où un deuxième résultat: la polarisation de la zone euro semble quasiment inchangée. Si les indicateurs relatifs aux dépenses réalisées en économie de la connaissance et à la réglementation du marché des biens montrent des signes de convergence entre le « nord » et le « sud », notamment grâce à l’Espagne, cette convergence est insuffisante pour que la bipolarisation de la zone euro en soit modifiée.
Troisième résultat de l’analyse : les deux groupes de pays se sont éloignés l’un de l’autre entre 1995 et 2007 - toujours au sens de cette mesure de distance que l’on a définie. La qualité perçue des institutions explique plus de la moitié de cette divergence. Que l’on utilise les données issues du World Competitiveness Center établi par l’IMD de Lausanne, ou celles de la Banque mondiale, les constats sont les mêmes : le niveau de corruption, la taille du secteur informel et la défiance envers la justice se sont accrus de manière significative et parallèle dans les pays du sud durant les 12 années qui ont précédé la crise et cette tendance est le principal moteur de dérive entre les groupes du nord et du sud.

Deux autres constations méritent d’être soulignées. D’une part, les pays du sud convergent entre eux sur la période pour de bonnes raisons (notamment le rattrapage a bien lieu de manière assez homogène dans les dépenses d’éducation) et de mauvaises (gonflement dans ces pays d’un secteur non protégé sur lequel se construisent les marges de flexibilité). D’autre part, alors que la réglementation sur le marché du travail est souvent mise en avant comme un facteur clef de la divergence des pays de la zone euro, les distances que nous construisons font apparaître des sources de fracturation bien plus significatives (écarts d’efforts de R&D, démographie, confiance dans les institutions...)

Qu’en est-t-il des pays du nord pris isolément? Avec des facteurs démographiques et des efforts de R&D très différents, ils ont divergé entre 1995 et 2007, presque autant qu’ils divergent des pays du sud. Par ailleurs, le même exercice mené après la crise, en 2010, semble montrer un possible décalage de la France, la Belgique, le Luxembourg et l’Irlande en raison d’une montée du chômage de long terme dans ces pays. A suivre.

Références

"The Euro and Structural Reforms", par Alberto Alesina, Silvia Ardagn et Vincenzo Galasso, dans : «Europe and the Euro» NBER, 2010.

"Réformes structurelles et coordination en Europe", par Guido Tabellini et Charles Wyplosz, Rapport n° 51 du Conseil d’Analyse Economique, 2004.

"Job protection legislation and productivity growth in OECD countries", par Andrea Bassanini, Luca Nunziata et Danielle Venn, 2009, Economic Policy, vol. 24(4), pages 349-402.

“Product Market Regulation and Productivity Convergence: OECD Evidence and Implications for Canada”, par Paul Conway et Giuseppe Nicoletti, International Productivity Monitor, vol. 15, 2007.

"Human Capital Investment and Economic Growth: Exploring the Cross-Country Evidence ", par Edward Wolff, dans «Structural Change and Economic Dynamics», vol. 11, pages 433-472, 2000.

Les auteurs

- Delphine Irac est chef du service d’études sur les politiques structurelles (SEPS) de la Direction Générale des Etudes et des Relations Internationales (DGEI) de la Banque de France.
- Jimmy Lopez est économistes à la Banque de France et professeur assistant à l’Université de Bourgogne.

Cet article a été présenté dans le cadre des Journées de l’AFSE 2013 qui se sont tenues les 16 et 17 mai à l’Université d’Orléans sur le thème : «La crise de l’Union Economique et Monétaire (UEM) : Enjeux théoriques et perspectives de politique». Son contenu n'engage que ses auteurs et ne reflète en aucune manière la position de la Banque de France.

Le lien vers l’article académique initial : http://afse2013.sciencesconf.org/conference/afse2013/pages/Irac_Lopez.pdf